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Dieudonné Niangouna et Pascal Contet en Avignon
Lors de l'avant première des "Inepties volantes" au CCF de Pointe-Noire, Niangouna et Contet nous avaient coupé le souffle. Nous n'avons malheureusement pas pu nous rendre en Avignon en juillet dernier pour voir la consécration du spectacle. Nous vous offrons à la suite la critique qu'en a faite René Solis dans le quotidien "Libération".
Niangouna, les mots à vif
Cinglant. Une plongée violente et lyrique dans les guerres civiles du Congo-Brazzaville. Un spectacle radical.
Les Inepties volantes de Dieudonné Niangouna
Bienvenue en enfer : les trois guerres civiles au Congo- Brazzaville,entre 1993 et 1998. Une heure trente à couper le souffle, à l’écoute de chaque syllabe, même et surtout quand les mots se perdent dans les rafales de vent, ou derrière les piliers du cloître des Célestins.
Il y a deux ans, au jardin de Mons, Dieudonné Niangouna, né en 1976, dansait sur les braises à minuit pour dire son refus des moules et des frontières. Attitude Clando n’était pas un spectacle «sur» les sans-papiers, mais un éloge de la liberté faite corps, un déversoir de rage et d’élégance, sans un geste ni cri superflus, qui tenait aussi de la confidence : les mots brûlaient dans l’intimité.
Refuge et menace. Avec les Inepties volantes, Niangouna change d’échelle. Il n’est pas sûr que la violence de ce qu’il raconte tiendrait dans un petit cercle. Le vide et l’obscurité du cloître renvoient à la forêt, dans sa double fonction de refuge et de menace. C’est aussi un lieu qui respire, comme respire l’accordéon de Pascal Contet prenant le relais quand la parole suffoque trop. Ce qui se joue entre les deux n’est pas de l’ordre du dialogue ; l’accordéoniste n’illustre pas, il est lui aussi à l’écoute. Sur les gradins, on se frotte les oreilles ; on a beau perdre des mots, impossible de prétendre qu’on n’a pas tout compris. Parfaitement entendue, l’histoire du vieux sur le chemin avec ses livres, «deux semaines qu’il marche et quelques heures depuis qu’il nous ralentit avec sa bosse en forme de balluchon et son cartable de vieux retraité sur la calvitie», abattu pour un lapsus : il a dit qu’il était «infiltré» et pas «sinistré». Logique implacable des miliciens illettrés : «Le vieux était un menteur […] un enseignant qui se coupe sur un mot après quarante ans de carrière j’aimerais bien qu’on m’explique.»
Tout aussi limpide l’expression «foutre quelqu’un en Marcel» : «Lui arracher les deux bras au niveau des épaules avec une machette.» Pas moins audible le «type dessoudé par les rebelles avec une lance qui lui raidit de l’anus à la gorge fait son quarante-cinquième jour de mort», et que dire du dandy, le «sapeur» droit arrivé de Paris, la jambe «savatée» par un obus sur le pont du Djoué, se jetant à l’eau sur le chemin de l’hôpital ?
Toutes ces histoires, ces «inepties» revécues, remâchées, recrachées, qui coincent parfois dans le gosier en syllabes répétées, avant que ça coule, Niangouna les a vécues - il en porte des marques sur le corps -, vues, entendues. Mais il ne prétend pas au titre de témoin : «Mon écriture modifie les images du souvenir, d’autant plus que je l’ai fait dix ou quinze ans après les événements. Je ne fais pas du reportage ou du théâtre documentaire. On est très loin du réel mais tout proche d’une vérité qui traverse les déchirures de ma propre vie et celles de tous ceux qui ont vécu ces guerres civiles.»
«Crépitent des étoiles». De fait, il ne leste son spectacle d’aucune donnée sociologique, politique, philosophique. Entre Ninjas et Cobras, les deux milices rivales, pas d’échelles de valeur. La poésie est sa seule arme antiguerre, mais son lyrisme jamais n’enjolive : «La nuit, crépitent des étoiles précoces qui s’éteignent aussitôt précédées d’une luciole rouge coupant le ciel avec fracas, cette musique aux notes discordantes dont seuls les chiens connaissent la réplique pour avoir annoncé leur avènement écorche la quiétude du sommeil […]» : même si les phrases se souviennent du rythme d’Aimé Césaire, les tirs de mortier ne sont rien d’autre que des signes de malheur. L’absence de coupure entre les mots et le corps achève de donner au spectacle sa radicalité absolue.
Danseur, Niangouna n’a pas seulement l’intuition du geste juste. Fonçant la tête la première contre une paroi de tôles ondulées, il est le buffle mais aussi l’homme qui vole et transforme la tension en énergie poétique.

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