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Un poison pour Lissouba ?
Et si au lendemain du voyage au Congo de son épouse, Pascal Lissouba rentrait enfin au pays, après 13 ans d’exil? Le scénario ferait penser à Lumumba lorsqu’en 1966 il fut réhabilité par Mobutu, son bourreau. Esquisse d’analyse.Durant sa tournée dans quelques localités du sud du Congo, Jocelyne, épouse de l’ancien Chef de l’Etat congolais renversé en 1997 par Denis Sassou Nguesso, a laissé dans les cœurs des militants de l’Union Panafricaine pour la Démocratie Sociale (Upads), ainsi que d’autres Congolais mille et un sentiments. Une consolatrice. Une porteuse d’espoir. Une messagère de la paix.
Le 21 mai dernier à Pointe-Noire, à travers ses épaisses lunettes noires et avec une joie inexplicable, Jocelyne a lu aux « upadésiens » (membres de l’Upads Ndlr) un discours très laconique. Eloquente comme son choux, cette intellectuelle antillaise a pourtant dit tout le pourquoi de son voyage au Congo. Ce pays qu’elle avait quitté en 1997 alors que tombaient par flots ininterrompus des millions d’obus crachés par les engins angolais mobilisés par Sassou pour reconquérir « son » pouvoir. «Laissons le passé derrière nous. Il est temps de se réconcilier et reconstruire le Congo » (Ndlr), a-t-elle déclaré cet après-midi de vendredi dans la salle de conférence pleine à craquer du Forum Mbongui. Jocelyne tient à la reconstruction du Congo.
Comme elle l’avait déclaré lors d’une interview accordée le 17 mai, après son entretien avec Sassou Nguesso à Oyo, à nos confrères des Dépêches de Brazzaville, un quotidien congolais : «La vision est que tout est de nouveau possible. Le passé est le passé, on ne le réécrira pas. Mais s’il est vrai que hier est derrière nous et que nous ne pouvons pas effacer ce qui a été fait, demain, en revanche, est bien devant nous et nous pouvons faire en sorte qu’il soit meilleur… » (Cf. Dépêches de Brazzaville, n°990 du 18 mai 2010, page 3).
Dans le même numéro, l’ex-première dame du Congo souligne : « Je récuse toutes les formes de radicalisme. Je pense simplement que pour relever notre pays qui est tombé très bas, il faut travailler ensemble et s’unir pour l’essentiel ». L’essentiel, c’est en réalité le développement qui est selon Antoinette Sassou Nguesso, «intimement lié à la paix » (Cf. Dépêches de Brazzaville, ibid.)
Le satanisme en direct
L’entrevue entre Sassou et Jocelyne Lissouba intervient au lendemain de l’amnistie accordée à l’ancien président de la république. Et bien avant Pascal Lissouba, beaucoup de ses collaborateurs avaient été remis de leurs fautes et étaient rentrés au pays. Christophe Moukouéké, Victor Tamba-Tamba, Claudine Munari, Ange Edouard Poungui, Pascal Tsaty-Mabiala et bien d’autres défenseurs de la « Petite Suisse » circulent désormais à Brazzaville en toute liberté. Comme si rien ne leur était reproché.
Mais dans un monde « où rien n’est donné » et où « tout changement demande une reconversion», Denis Sassou Nguesso accepte-t-il de gaieté de cœur que ses adversaires (ou ennemis) rentrent au Congo sans quelque chose en contrepartie ? Difficile de donner une réponse exacte. Tant tout se passe dans le cœur et l’esprit de Mwené Lékubé² en vertu du pouvoir « discrétionnaire » que lui confère son statut d’actuel de président de la république.
Seulement voilà. Le caractère sélectif de ces grâces interpelle. Pourquoi seulement les uns et non les autres qui pourtant avaient écopé des mêmes sanctions lors du procès de 2001 ? Pourquoi pas Binkinkita ou Koukebéné aussi ? Si aucune explication n’est encore disponible de la part de Mpila, il y a tout de même lieu de déduire que ce sont des amnisties à la carte. Et quelle carte ? Sans doute celle qui consiste pour les condamnés de 2001 à faire allégeance à Sassou. Autrement dit, «venez, mais soyez derrière moi et vénérez-moi. Auquel cas, restez en exil ». Certes hypothétiques, ces propos peuvent tout de même se mesurer à travers la position actuelle de certains caciques de l’ancien régime. Il a fallu que Bernard Kolélas perde son épouse pour qu’il rentre et s’aligne derrière Sassou sans pour autant dire aux Congolais le préalable qu’il a émis avant de composer avec son bourreau de 1997. C’est pourtant ce même Kolélas qui en 2001 avait ridiculisé Mpila lorsqu’il voulait rentrer pour se constituer prisonnier.
L’exemple du premier ministre a été relayé par David Charles Ganao et Joachim Yombi Opango, deux premiers ministres de Pascal Lissouba. Comme leur collègue Kolélas, personne n’a osé poser le problème du retour de Pascal Lissouba et d’autres exilés ou condamnés. Yombi et Ganao se sont plutôt acharnés sur le délicieux gâteau servi au salon de Mpila. Et l’histoire d’amour entre eux et Sassou a connu son plus bel épisode en 2009 quand ils prononçaient à la Cicéron , des propos extraordinairement mirobolants pour inviter les Congolais à réélire Sassou comme président de la République , étant donné que Otchombé est selon Ganao « la chaussure qui convient parfaitement aux Congolais ».
Et si Pascal Lissouba peut rentrer ? Il viendra sans doute pour lui aussi s’aligner derrière le « Führer ». Sassou pourrait ainsi entrer dans l’histoire comme le grand « pacificateur », le grand « réconciliateur », « l’homme qui tient à l’unité comme à la prunelle de ses yeux ». Et lors des festivités du cinquantenaire de l’indépendance, il pourrait insuffler ce signifié en faisant asseoir Pascal Lissouba à ses côtés pour assister au défilé. Sassou aurait donc réussi un grand coup politique à la Mobutu.
À l’instar de Mobutu, Sassou sait ridiculiser ses adversaires ou ennemis. Le retour de Lissouba ressemble fort bien à la réhabilitation par Mobutu de Lumumba en 1966, ce grand artisan de l’indépendance congolaise (Kinshasa) que lui, Mobutu avait sacrifié en 1961 avec l’aide de la CIA (Agence Centrale d’Intelligence), service de renseignements des Etats-Unis. Tout simplement parce que Mobutu voulait lui aussi commander et qu’il était conscient de se heurter à un homme qui lui ferait ombrage de par sa popularité et son nationalisme avérés.
Or, si les morts entendaient ou voyaient ce qui se dit ou se fait sur eux, Lumumba était loin d’accepter sa réhabilitation par son meurtrier. Il comprendrait que c’était un cadeau empoisonné. Dès lors, il y a lieu de se demander si Lissouba, qui avait déclaré ne jamais s’agenouiller devant Sassou, a bien voulu rentrer. Il aurait peut-être accepté si les choses s’étaient faites comme en Centrafrique où Patassé est revenu alors qu’il est encore valide. Il aurait souscrit à la démarche « sassouiste » si tous les autres exilés avaient été amnistiés tout en exigeant comme Moungounga que « la véritable démocratie s’installe d’abord au Congo».
C’est pourtant cette logique que Sassou semble ne pas aimer. Si réellement le président de la république était pour le pardon, l’unité et la réconciliation véritables, pourquoi n’avoir pas autorisé que Lissouba rentre au moment où il jouissait encore d’une bonne santé ? La question paraît simpliste. Mais elle est en réalité pertinente, car Sassou a dû craindre que le « vieux » ne le gêne politiquement pour ne se confronter qu’au fretin. Sassou est conscient qu’étant fortement malade et âgé, Lissouba ne peut plus rien faire. C’est là toute la clé de l’amnistie en faveur de Lissouba. Elle est loin d’être une réelle volonté de réconciliation ou de paix. Comme si le bourreau voulait faire la paix avec sa proie ! Cette amnistie relève du cynisme politique. Lissouba est donc en passer de recevoir un cadeau empoisonné.
Dès lors on est en droit de se demander si le professeur, ayant perdu tous ses sens en raison de la maladie qui, selon de nombreuses sources, le ronge, ne sera pas embarqué contre son gré dans un avion à destination de Brazzaville. Et Jocelyne dans tout ça ? Et ses proches ? L’avenir le dira tout de même.
John Ndinga-Ngoma
John Ndinga-Ngoma

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