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Théâtre : Dieudonné Niangouna, un fou de la parole en route pour Avignon 2013
Les "Dépêches de Brazzaville" publient ce jour une excellente interview de la perle vivante du théâtre congolais, Dieudonné Niangouna.
Méconnu de ses compatriotes, Dieudonné, comme tant d'artistes du Congo Brazzaville, à dû s'exiler en Europe pour trouver une reconnassance autre que confidentielle. Désormais c'est chose faite, Dieudonné est associé pour 2013 au plus prestigieux featival de théâtre au monde en Avignon.
Puissent les autorités congolaises de la culture, saisir la balle au bond et inviter ce flambeau de la culture nationale à effectuer une tournée au pays dans les meilleures conditions.
Théâtre : Dieudonné Niangouna, un fou de la parole en route pour Avignon 2013
Né à Brazzaville en 1976, Dieudonné Niangouna a passé son enfance dans les quartiers Crâneurs et Mouléké (Ouenzé). Après des études à l'académie des Beaux-Arts de Brazzaville, il se tourne vers le théâtre jusqu'à devenir l'un des comédiens africains les plus en vogue. L'auteur d'Attitude Clando et des Inepties volantes, spectacles présentés au festival d'Avignon, livre à l'occasion de son impétueux spectacle Le Socle des vertiges, présenté aux Francophonies en Limousin, ses vérités sur le théâtre
Les Dépêches de Brazzaville : L'écriture de votre dernier spectacle, Le Socle des vertiges, a duré près de dix ans, subissant d'énormes changements. Comment êtes-vous arrivé à trouver son point final ?
Dieudonné Niangouna : Pendant l'écriture du Socle des vertiges, j'ai su d'emblée qu'il serait traîné sur un plateau de théâtre. Une écriture théâtrale s'imposait sans que l'œuvre ressemblât à du théâtre. L'enjeu de mon écriture consistait à quitter la narration pour le monologue, car la parole de cette écriture devait être prête à être entendue et jouée. J'avais mis le texte dans la bouche de plusieurs comédiens en exercice sur le plateau pour voir comment il évoluait sous cette forme de narration et en tirer des formes de récit pas trop narratives.
LDB : Pourquoi un tel aller-retour ?
DN : Parce qu'il fallait créer une théâtralité en créant le présent des personnages. Car le problème du théâtre est de provoquer la parole en temps réel. Le théâtre n'est jamais rapporté, il se fait en temps et en heure. Dans Le Socle des vertiges, l'enjeu était de réussir à faire des allers et retours entre un passé narratif et un présent qui se situe à un autre endroit pour faire évoluer la tension dramatique.
LDB : Dans ce texte, il est question de votre enfance, des territoires, des identités de ceux qui ont vécu leur enfance à cette période-là dans les quartiers Crâneurs et Mouléké. Et vous passez également en revue les grands moments de l'histoire du Congo...
DN : Oui, le texte évoque le passé d'une période caractérisée par l'arrivée de la démocratie et de la Troisième République. Il y est aussi question des ambiances, car les territoires se construisent par rapport à leurs ambiances et leurs cultures. Ainsi, on comprend mieux comment on passe d'une mode à une autre, d'une tendance à une autre ou d'une esthétique à une autre, comment des sonorités diffèrent au bout de quelque temps et comment de nouvelles formes de langage arrivent à trouver leur sagacité et leur implosion.
LDB : L'histoire est-elle un matériau ? Où se situe-t-elle réellement ?
DN : Dans le prologue de la pièce. Le désir n'était pas d'en faire une pièce historique, car l'histoire intervient dans son début simplement pour mettre la puce à l'oreille du public afin qu'il sache dans quelle surface vont se dérouler ces micro-histoires qui, ensemble, peuvent constituer une même grande histoire, racontée de manière assez éclatée comme dans un puzzle. L'enjeu dramaturgique de cette affaire est que l'ensemble des carreaux finit par donner une grande histoire qui n'est pas la grande histoire congolaise, ni même celle de cet endroit-là.
LDB : Le texte tourne autour de deux personnages principaux, Fido et Roger, que vous décrivez comme les deux faces d'une même pièce de monnaie. Ils ne se ressemblent pas, mais suffisent à donner une même valeur à la pièce. Cette métaphore fait penser à l'histoire contemporaine du Congo...
DN : La métaphore, je la trouve intéressante pour raconter nos histoires. D'ailleurs, l'histoire reste en elle-même une fiction que chacun raconte ou écrit avec ses propres couleurs. Les choses ont beaucoup plus de richesses en étant subtiles parce qu'elles ne sont pas à sens unique. Elles ne prétendent pas être des vérités générales, ni des diktats. Par contre, elles invitent à réfléchir et convoquent le lecteur et le spectateur sur un terrain d'imagination où il se revisitera et sera plus souple avec ce que certains appellent « un message ».
LDB : La distribution de ce spectacle est différente. Une dizaine de personnes se mettent en scène. Cela change le public, habitué à vous voir seul ou en duo sur scène. D'où vient l'envie d'emprunter cette autre forme de mise en scène ?
DN : Après les représentations d'Attitude Clando en Avignon et sa première tournée en France en 2007, je voulais revenir à un théâtre-village en partageant ma nouvelle expérience avec d'autres comédiens. C'est la manière dont on fait école ici, car nous ne disposons pas d'écoles de théâtre. L'expérience d'un seul devient une école pour les autres. En 2009, la mise en scène des Inepties volantes ne me permettait pas de partager le texte avec quelqu'un sur le plateau, sa dimension poétique imposait à l'auteur-narrateur de le porter. Cette fois, en réunissant une équipe de comédiens, j'ai réalisé mon désir d'un théâtre-village.
LDB : Comment se construit la mise en scène de cette forme théâtrale ?
DN : Pour faire ce genre d'opération, on ne commence pas par distribuer le texte aux comédiens. Le travail de création doit se faire autrement que dans le respect du conventionnel, qui exige d'emblée un texte ponctué et bien écrit, des personnages bien dessinés, un casting de comédiens puis la distribution des rôles. Dans Le Socle des vertiges, au départ le texte n'est pas un matériau théâtral ni une pièce de théâtre. Il peut le devenir au final. On est d'abord dans une nappe d'émotions, de sensations, de discours et de pensées qui ne dessinent ni l'objet dramaturgique, ni les personnages, ni les situations.
LDB : C'est le lieu de tous les possibles ?
DN : Exactement ! Mais il est assez dangereux pour les acteurs, parce que le contraire est permis et il est le bienvenu. L'objectif est de libérer le comédien de toute nomenclature dramaturgique, de faire un lavement de tous les subterfuges et de toutes les mécaniques qu'il a eu l'habitude d'inscrire en lui pendant longtemps.
LDB : N'est-ce pas une prise de risque dangereuse ? Dans son jeu, le comédien peut être tenté de reprendre ses vieilles habitudes de travail...
DN : D'où la nécessité de changer ses habitudes de travail et d'éviter de lui placer le texte en bouche. C'est un enjeu assez fou, qui durerait des heures pour laisser le comédien aller beaucoup plus loin sans qu'il s'autocensure. Le contraire est permis, et l'important n'est pas de trouver, mais de chercher, car trouver n'est qu'un accident.
LDB : Venons-en à votre participation en tant qu'artiste associé au festival d'Avignon 2013. Cela marque-t-il un tournant dans votre carrière ?
DN : Forcément. Être artiste associé est une forme de consécration, parce que c'est le plus grand festival de théâtre au monde. C'est le rendez-vous des grands auteurs et des grands metteurs en scène, et une table réservée aux « seigneurs ». Mais c'est aussi un terrain glissant, parce que tous les institutionnels et les programmateurs ont les yeux braqués sur l'artiste. Les plus curieux viendront vous juger et voudront savoir en quoi vous êtes artiste associé alors qu'ils n'ont jamais entendu parler de vous.
LDB : Vous êtes attendu au tournant, d'autant plus que vous êtes le premier artiste africain à être associé à ce grand festival de théâtre...
DN : C'est un point majeur dans la programmation du festival d'Avignon 2013 d'avoir comme artiste associé quelqu'un venant d'Afrique. Mais ce n'est pas parce qu'il vient d'Afrique qu'il est intéressant ou bon. C'est parce que c'est un artiste venant d'Afrique qui est artiste associé que c'est curieux. C'est intéressant dans la logique de l'attente et des interrogations qui seront soulevées. Tout le monde sera curieux de voir ce qui vient d'Afrique, trop souvent absente de ce type de rencontres.
LDB : Pourtant la créativité africaine est foisonnante dans le domaine du théâtre. Comment expliquez-vous cette absence ?
DN : L'Afrique n'est pas invitée parce qu'on ne l'aime pas. Cela dépend de beaucoup de choses que les opérateurs culturels en Afrique ne cessent de répéter, notamment l'absence de structures (écoles de formation, producteurs...). Tant que ces problèmes ne préoccuperont pas l'Afrique, on accusera toujours un retard.
LDB : Que dites-vous à ceux qui voient en vous un représentant de l'Afrique ?
DN : Je ne serai pas le représentant de l'Afrique. Je serai un artiste de nationalité congolaise qui, par conséquent, est un Africain. C'est en cela que les enjeux deviennent beaucoup plus aigus et intéressants, car il s'agira d'entendre la parole d'un artiste qui vient de tel lieu. Et selon le lieu d'où il sort, il porte tout un combat en lui. Même si le combat est universel ou mondial, il prend d'abord naissance à un endroit. C'est pourquoi j'adore Milan Kundera, pour qui lorsqu'un auteur parle, il faut d'abord savoir d'où il parle et de quel endroit il tire sa parole.
Propos recueillis par Meryll Mezath
Les Dépêches de Brazzaville

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