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Retour du pays : les impressions de Calixte Baniafouna
LU, VU ET ENTENDU AU CONGO BRAZZAVILLE
TÉMOIGNAGE SUR L’ÉTAT DE LA NATION
Excusez pour le lapsus calami qui m’oblige de qualifier de "nation" le Congo de Mr. SASSOU NGUESSO. C’est toute la traduction de l’amour infini que j’éprouve chaque fois qu’il m’est donné l’occasion de séjourner dans mon beau pays, terre majestueuse de mes ancêtres.
J’en reviens après avoir entendu bruits et paroles, vu images et effigies, lu des panneaux de propagande... Tout cela m’a donné une idée sur l’état de la nation.
Qu’ai-je entendu ?
Les éternels éclats de rire d’une population en liesse bien sûr mais complètement résignée, les grands cris de joie en lieux publics mais aussi de douleur dans des endroits tels que la morgue, les incessants et continuels klaxons des voitures sillonnant les rues en chants de cigales d’été, les bruits d’une musique poussée à fond à dominance religieuse, les vrombissements de moteurs des groupes électrogènes pour obvier au manque patent d’électricité...
Mais j’ai aussi entendu la grogne, beaucoup de grogne de cette même population résignée exprimant le ras-le-bol d’une société poussée à l’extrême obéissance par les effets multiformes de la dictature d’un homme et son clan.
J’ai entendu des cris d’impuissance et de désespoir d’une population qui donne l’impression de ne plus rien attendre de personne ni de nulle part mais qui ne cache pas sa croyance en une force imaginaire. Une force que ceux qui donnent tout à elle appelle "Roi de Roi" et ceux qui reçoivent tout d’elle appellent "pacificateur", "ambassadeur de la paix", "vrai bâtisseur" et j’en passe !
J’ai entendu des paroles dans les rues, les résidences et les couloirs des bureaux. "Mais qu’as-tu fait, tu as osé boire cette eau ?", ainsi s’indigne un Monsieur qui blâme son frère cadet venu du Canada pour avoir bu l’eau du puits au même titre que les autochtones, que ce monsieur dit disposer des anticorps appropriés.
"Le pays est foutu, il est totalement à reconstruire", s’exclame non pas un pauvre marginal social mais un colonel d’armée en tenue militaire dont la chemise porte encore les barrettes bleu-blanc-rouge symbolisant le drapeau français.
"Donne-moi le balai", demande à son sous-fifre le Greffier en chef qui se met aussitôt à balayer son bureau à la place de la femme de ménage qui n’a rien à craindre de ses nombreuses absences au travail puisqu’on la dit appartenir au clan du Rice de Mpila. "Il méritait une demande d’explication si l’on était dans un pays de Droit", regrette dans la stupéfaction et l’impuissance ce directeur général d’entreprise qui, parti de Pointe-Noire son lieu de travail pour Brazzaville, se retrouve nez-à-nez avec l’un de ses employés qui avait déserté le bureau depuis plus d’une semaine en ayant laissé croire à ses collègues qu’il bénéficiait d’une autorisation du directeur général.
"Comme tu es mon frère, paye seulement 300 000 FCFA au lieu de 650 000 FCFA donnés par le calcul officiel", conclut l’arrangement des deux inconnus, l’un inspecteur des impôts et l’autre un jeune créateur d’entreprise qui, après s’être acquitté du montant de 300 000 FCFA arrangé, reçoit de l’inspecteur une décharge portant la mention : "Reçu ce jour de la part de Mr. X la somme de 50 000 FCFA pour frais de timbre d’enregistrement du contrat de bail".
"Je ne parviens toujours pas à avoir la recommandation d’un colonel", se plaint le propriétaire du dépôt de ciment devant la pression d’une foule des clients qui lui ont versé l’argent depuis des mois mais qui ne parviennent toujours pas à se faire livrer la marchandise, l’achat du ciment au port de Pointe-Noire étant conditionné par la présentation d’une recommandation d’un colonel ou d’un membre influent du clan de SASSOU NGUESSO.
"Ces cons de dirigeants n’ont retenu que ça de tout ce qu’ils voient dans les pays développés où ils vont tous les jours ?" , vocifère un automobiliste outré par le paiement d’une somme de 1000 FCFA à chaque traversée du péage installé en pleine ville de Pointe-Noire alors qu’il en est au huitième passage dans la journée consacrée à surveiller son chantier au village Djeno.
"Ce type-là ne vit pas ici ?", s’interroge un fonctionnaire dans son bureau devant l’étonnement exprimé par un jeune venu probablement de France, à qui l’on demande de "faire quelque chose" (entendez par là : donner un dessous-de-table) lors du retrait d’un document administratif dont il s’était pourtant acquitté le montant officiel mais qui ignore tout du langage très courant au Congo.
"Si pas vouloir, je téléphone le président Sassou", défie dans un français approximatif un Chinois qui fustige un entrepreneur congolais désireux d’acheter une partie de matériaux de construction dont la totalité du stock fraîchement sorti du bateau est destinée à un membre du clan Sassou.
"On en a marre, qu’il reparte vite !" s’indigne un riverain dont le quartier a été bouclé depuis une semaine par les militaires, les gendarmes et les policiers à l’occasion de deux jours de présence de monsieur SASSOU NGUESSO dans la ville de Pointe-Noire, où toute une cour d’embarquement/débarquement à lui et lui seul est spécialement emménagé à l’aéroport pour ses voyages.
"Ils ont fait ça pour décourager les Congolais qui cherchent à s’en sortir", désespère un jeune Congolais qui a reçu de son grand-frère de France deux millions de FCFA pour ouvrir un dépôt de boissons, mais à qui la société Brasco (Brasseries du Congo) fait croire qu’il lui en faut au moins 20 fois plus (disposer d’un gros véhicule flambant neuf en son nom, de 1200 casiers et bouteilles vides achetés chez Brasco à 13 millions de FCFA, et d’un chapelet d’autres matériels très coûteux qui ne peuvent être qu’à la seule portée des membres du clan Sassou). J’ai entendu tant et tant d’autres bruits et paroles...
Qu’ai-je vu ?
Vente des véhicules, ventes des cartes (Warid, MTN, Zain, Sap-sap...), vente des semences – engrais et produits divers, vente des matériaux de construction, dépôt de ciment, dépôt de poissons, dépôt d’eau, friperie, coiffure, alimentation, boucherie, cabines téléphoniques... la longue et interminable liste de boutiques de fortune imposées par la débrouillardise montre à quel point une population laissée pour compte et aux dépens par un État qui n’existe pas pour elle, tient à sa survie.
Pour chacune de ces installations de fortune, malheur (risque de fermeture immédiate) à celle qui oserait oublier d’afficher à l’extérieur du local le drapeau congolais vert-jaune-rouge, à l’intérieur l’effigie de SASSOU NGUESSO ou refuser de donner le matabiche à chaque passage d’un contrôleur agissant au nom de l’État. L’affichage dans la boutique d’une photo d’un colonel est un atout supplémentaire de sécurité contre les pickpockets d’État.
À côté de la débrouille populaire se dressent de somptueuses images souvent insolites et d’un luxe insolent que l’on dit appartenir au clan de SASSOU NGUESSO et à tous ceux qui profitent de la cour clanique, souvent représentées par un opérateur économique étranger connu sous le vocable de "Wara" (Libanais, Mauritaniens et autres commerçants de l’Afrique de l’Ouest…) ou d’Européens : immeubles, villas, hôtels, sites de location des voitures, petites et moyennes entreprises, voitures de luxe de toutes marques à dominance Rav4 flambant neuf ou à vitres fumées, etc...
J’ai vu les images de villes-poubelles. Entre patauger dans l’eau et la boue en saison des pluies, s’enfoncer dans le sable et la latérite en saison sèche, le manque de démarcation entre usagers (automobilistes, piétons, pousseurs, fous, animaux...) qui se disputent les artères exiguës souvent embouteillées au point de passer une heure au kilomètre par endroits procure un sacré profit aux petits vendeurs à la sauvette (chiffons, morceaux de noix de coco en sachet, eau en sachet, divers produits volés...), aux pickpockets, mais aussi aux policiers en tenue qui passent le plus de leur temps à arrêter taximen et camionneurs pour se procurer de quoi mettre dans la poche, peu importe que l’automobiliste rançonné ait ou non ses papiers en règle.
Au nom du contrôle de routine, le policier extorque de l’argent qu’il faut présenter au chef resté dans le bureau et partager le butin de la demi-journée ou de la journée selon le planning du jour. Le racket se fait de façon tout à fait officielle ! Car au Congo de SASSOU NGUESSO, le principe est très simple : du président de la République au fou de la rue en passant par le plus haut fonctionnaire de l’État, chacun broute là où il est attaché.
Reste à qualifier la manière de se procurer l’herbe broutée, qui peut porter tous les noms : arnaque, carotte, duperie, filouterie, grivèlerie, indélicatesse, malversation, tromperie, vol...
Dans les valeurs fondamentales du régime de SASSOU NGUESSO, l’étranger, l’ami, le propre parent est en fait un escroc potentiel. Au-dessus de ces valeurs s’est installée une machine appelée "propagande" et qui fonctionne parfaitement bien. C’est ainsi que l’on peut lire sur les panneaux consacrés à cet effet des slogans comme : "Attention à la corruption, la concussion et la fraude".
J’ai vu les images d’une société sans pudeur, totalement décalée des principes dictatoriaux qu’incarne pourtant très fièrement le régime politique de SASSOU NGUESSO : une adolescente sur deux en moyenne porte un bébé dès l’âge de 15 voire 13 ans, des jeunes désœuvrés livrés à la "Sapologie" (apport de vêtements avec ostentation, apparat et jactance…) avec le soutien officiel des ministres du régime de SASSOU NGUESSO, des femmes (célibataires ou mariées) livrées au "Bipage" (bip fait aux hommes) traduit par l’exposition de seins nus dans la rue en signe de provocation, des femmes au teint spécial surnommées "À qui la faute" dont le maquillage sous l’effet de l’âge a rendu une partie du visage froissée, multicolore et dégueulasse…
J’ai vu les images du "cinquantenaire de l’indépendance". Une fête dans la fête qui a coûté à l’État congolais la somme de 27 milliards de FCFA, du moins telle est la somme connue et officiellement enregistrée sur les dépenses du Trésor publique.
Les années ont passé certes, mais le discours lu le 13 août 2010 devant l’"assemblée nationale" par SASSOU NGUESSO, mot pour mot, virgule pour virgule, point pour point, est exactement le même que celui d’il y a 31 ans quand il avait exécuté son premier coup d’État qui l’a propulsé à la magistrature suprême. D’un ton monocorde, chantonnant et lambinant, parfois accéléré par le rythme des applaudissements nourris, prolongés et debout des députés en extase (députés du pouvoir et députés au pouvoir du même régime puisqu’il n’existe pas d’opposition) à l’écoute des mesures telles que la gratuité des césariennes, le déblocage des avancements dans la fonction publique, l’augmentation du SMIG, etc., autant de promesses faites il y a 31 ans et qui seront encore faites lors du "centenaire de l’indépendance" sinon sous SASSOU 100 du moins sous sa dynastie aussi longtemps que la France continuera à commémorer l’événement et à installer ses fidèles en Afrique.
J’ai vu les images d’un homme qui s’est fait demi-dieu parmi les hommes. Un homme aux pouvoirs infiniment excessifs mais qui ne lui satisfont toujours pas et en veut davantage. Cet homme que les Congolais du bord de la Seine prennent pour un pitoyable dictateur est en réalité perçu sur le terrain comme un ange au-dessus des anges, puis vénéré comme tel.
Aucune critique en son encontre venue de l’étranger ne semble atteindre ce personnage au milieu d’un peuple qui parait fondamentalement pas ou mal informé de ce qui se dit de lui au-delà des frontières nationales.
Son effigie se retrouve partout sur les pagnes, les tees-shorts, les tabliers de cuisine, les nombreux panneaux publicitaires, etc. Saluant ou souriant parfois trop pour être vrai sur des grandes photos posters affichées ici et là dans les rues et les places publiques, l’homme a mis le paquet sur la personnification du pouvoir beaucoup plus qu’il le lui était reproché à la Conférence nationale souveraine de 1992. C’est ainsi que l’on peut lire sur les nombreux panneaux de propagande les mentions telles que :
"Denis Sassou Nguesso le vrai bâtisseur",
"Avec Denis Sassou Nguesso le Congo est un et indivisible",
"Avec Denis Sassou Nguesso le Congo retrouve sa lettre de noblesse dans le concert des nations",
"Avec Denis Sassou Nguesso Génération plus dit YES !!! ",
"Denis Sassou Nguesso ambassadeur de la paix",
"Avec Denis Sassou Nguesso la municipalisation accélérée ou politique d’urbanisation à grands pas au Congo",
"Avec Denis Sassou Nguesso le progrès et le renouveau sont aujourd’hui notre ambition fondamentale"
"..."
Qui dit mieux ?
Qu’ai-je eu comme idée sur cet état de la nation ?
"Mbwa ka mana kuma konko mbingu yi wiri !“, disait-on au Mbongui de mon village. Et d’ajouter : "Tala ngandu diri nkaba nsatu yi yokele". Combien de Congolais méditent aujourd’hui sur ces deux proverbes ?
SASSOU NGUESSO qui s’était autoproclamé président… j’allais dire "éléphant" n’est donc ni chien ni crocodile. Il n’est par conséquent ni à la fin du règne… j’allais dire "de la chasse" aux sauterelles, ni en manque de fortune… j’allais dire "de chair" pour ne se contenter que du tubercule.
De l’édification à Brazzaville sans le moindre débat national du monument d’un certain Fulbert YOULOU mort condamné par le tribunal révolutionnaire à l’annonce de la municipalisation accélérée dans une région du Pool totalement détruite par lui et rendue à l’état de l’ère de la pierre taillée en passant par le pacte d’alliance signé avec un certain Bernard KOLÉLAS mourant présenté jusque-là comme le pire ennemi du peuple, le maintien à la Primature d’un Premier ministre fantôme qui ne fout absolument rien, l’agenouillement devant le pape Benoît XVI à la tête d’une religion qu’il qualifiait d’opium du peuple, la totale prise en charge des funérailles de tous ceux qui directement ou indirectement se sont précipités dans la tombe à cause de sa cupidité, l’affichage ici et là de panneaux où l’on peut lire "Ils ont marqué l’histoire" en mémoire de ses victimes comme Marien NGOUABI ou MASSAMBA-DEBAT...
SASSOU NGUESSO, par ces actes individuels, pense-t-il à lui-même ou aux siens comme le ferait tout bon dictateur en fin de vie ?
Pourquoi sinon, si ces actes individuels sont posés pour l’intérêt de la réconciliation nationale déjà organisée en 1992 et qu’il a remise en cause en bloc en 1997, ne tirerait-il pas sa révérence du pouvoir aussi vrai que - quoiqu’il en dise et quoiqu’en pensent ses pantins – au moins 83% des Congolais le considèrent comme le véritable obstacle du décollage économique, politique et social du Congo Brazzaville ?
Au niveau du gouffre où SASSOU NGUESSO a plongé le pays, il faudra une autorité de fer pour le remettre au rang d’un État gérable par des hommes nouveaux qui soient réellement des Congolais patriotes. Car ce pays, que SASSOU NGUESSO (qui est peut-être un Congolais mais de mon avis pas en tout cas et pas du tout un patriote) a remis, de l’extérieur comme de l’intérieur, aux mains des étrangers, est d’abord à rendre aux Congolais avant de penser un quelconque mode de développement.
Plus que jamais et dans l’urgence, le Congo Brazzaville a aujourd’hui besoin de sursaut patriotique des cadres et intellectuels auprès de qui le peuple n’attend que le déclic pour prendre un autre "chemin de l’avenir".


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