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Hommage à Jean-Pierre Guingané - De Ouaga à Pemba : l'ultime voyage d'un fou
Le soleil est parti à Pemba. S’il était encore en vie Sylvain Bemba l’auteur de ce roman, il aurait certainement renchérit : « il ne part jamais seul à Pemba, le soleil, il se fait toujours accompagner, de jour comme de nuit ». Et en ce jour, 23 janvier 2011, notre cher ami, Jean-Pierre Guingané, s’est proposé de l’accompagner. De Ouaga à Pemba : un long voyage. Long mais beau puisqu’il ponctue la fin d’un parcours et le commencement d’un autre. Un autre parcours loin de nos frasques et de nos extravagances sur lesquels toute sa vie il a consacré des pages d’écriture, sous toutes les formes, du théâtre au roman en passant par la nouvelle, le conte et la marionnette. Un voyage comme mille autres voyages – ceux qu’il effectuait autrefois à travers le monde.
Grand-père me disait souvent : « tu veux devenir bon et beau, fils ? Alors meurs et tu le deviendras, une fois sous terre les éloges pleuvront jour et nuit sur ta bière » Pourrait-on faire la même chose sur Jean-Pierre Guingané ? Certainement pas. C’est une étoile. Et une étoile ne meurt jamais. Elle navigue entre vents et nuages, aux confins des horizons, au-delà de nos silences et nos remous. Et de deux : pas besoin d’aller saliver sur sa bière, il était déjà bon et beau de son vivant. Bon et beau à travers ses engagements d’homme libre. L’art était sa vie. L’art et la pédagogie. A travers ces 2 filtres il s’est adressé au monde, à notre monde bigarré et piaillard. Docteur d’Etat en Lettres modernes de l’université de Bordeaux III, Jean-Pierre a été tour à tour professeur de l’université de Ouagadougou, secrétaire général du Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, secrétaire d’Etat auprès du Président de la République chargé des Arts et de la Culture, doyen de la faculté des Lettres, des Arts et des Sciences Humaines et Sociales de l’Université de Ouagadougou. Gapettes et toges multiples au service de l’homme. En effet à ses yeux l’homme était plus important que tout le reste.
C’est d’ailleurs pour donner beaucoup plus de place à l’homme qu’il a fondé son célèbre Théâtre de la Fraternité. Donner plus de place à l’homme multiple qu’il avait au fond de lui : acteur, comédien, metteur en scène, dramaturge, créateur. Donner plus de place aux hommes à travers son Festival international de théâtre et de marionnettes de Ouagadougou et son espace Gambidi. Beaucoup sont passés par ce lieu de créations et d’expérimentations artistiques. De là se sont tissés des parcours et des projets d’envergure : c’est là que Maria Vaiana a crée son Antigone en octobre 2009, là que Créatures Compagnie a créeOuaga-Paris en novembre 2007, un spectacle sur la poésie des rêves, des rencontres et des voyages au-delà du temps, encore là qu’ont démarré de savoureuses expériences théâtrales, à l’exemple du théâtre-débats et de l’école du quartier, un centre international de formation en arts vivants…
La fraternité était réellement au centre de ses engagements. Je me souviendrais toujours de ce jour improbable de septembre 2002 : je débarque à Ouagadougou via Cotonou avec mille étoiles de mer dans les yeux et presque rien dans la poche, à peine sorti du taxi-bus je fonce à l’espace Gambidi, mon seul lieu de référence dans cette ville inconnue, nous étions un matin de poussières et de vent, il s’approche (il ne m’attendait pourtant pas), me serre dans ses bras, pose ses yeux sur mes étoiles de mer et finit par s’écrier : « ce que tu peux être fou de voyager les poches à moitié vides, les commerçants et les douaniers s’en foutent de tes étoiles de merde, allez, sois donc le bienvenu, mon frère congolais !» Mélange d’humour et de sincérité. La vérité c’est que j’ai été réellement le bienvenu chez lui. Je devais sans doute lui rappeler son propre « Fou », cette belle pièce programmée en 1985 au 2e festival des Francophonies de Limoges ? Je dois l’avouer : ce texte assez loufoque m’a fait aimer son écriture, résolument vivante et si réaliste qu’elle ne peut que nous toucher et éclairer notre réel quotidien d’ici et maintenant.
Il faisait partie, avec Sony Labou Tansi, de ceux qui croyaient que la Francophonie est une maison dans la quelle chacun pourrait aménager une chambre à la mesure de ses rêves. Et lors de nos causeries à tirades rompues, le soir entre thé et rires, il aimait citer souvent la fameuse phrase de Sony Labou Tansi, «l’espoir de l’homme c’est l’homme », non pas pour me faire plaisir, mais parce qu’il admirait l’homme et le créateur et qu’il croyait réellement que l’espoir de l’homme ne pouvait qu’être que l’homme lui-même. Je lui dois un pan de mon parcours. De Ouagadougou à Paris, de Rome à Bruxelles, ses paroles m’ont toujours accompagné, ses paroles mais surtout sa profonde humilité. L’homme était humble et vrai. Derrière ses éclats se colère, contenus et non contenus, on pouvait clairement apercevoir en majuscules la passion : passion pour son théâtre, passion pour ses cours, passion pour ses amis, passion pour tout ce qu’il entreprenait, tout ce qui prenait forme autour de lui.
C’est à l’espace Gambidi que m’est venue l’idée d’adapter à la scène le roman d’Amos Tutuola L’ivrogne dans la brousse en écho direct à sa pièce La savane en transe que j’affectionnais particulièrement pour la justesse du ton et l’immédiateté du propos et du ton. Autant j’adore des auteurs comme Sony Labou Tansi, Wole Soyinka, Amos Tutuola pour la flamboyance et le délire de leurs univers dramatiques, autant j’aime et apprécie à sa juste valeur le ton juste et réaliste des textes de Jean-Pierre Guingané. De Papa, oublie-moi jusqu’au Cri de l’espoir on ne peut pas ne pas se laisser porter par cet espèce d’engagement sincère qui sous-tendent les mots et les personnages. C’est une « écriture d’ici et maintenant » qui à la fois nous mène vers notre moi social et notre ailleurs philosophique.
Jean-Pierre Guingané, un artiste engagé? Certes, il l’était, comme on dit chez moi, jusqu’au fond de la bouteille. Son engagement était à la mesure de ses ambitions : faire du théâtre un levier de développement des populations, donner des outils nécessaires aux jeunes pour s’affranchir. Avec son compatriote, Prosper Compaoré, directeur de l’ATB, Atelier Théâtre Burkinabé, il a œuvré pour ce genre-là, le théâtre pour le développement et la promotion sociale, à travers des projets tels que « Cultures de quartiers » porté par l’Unesco, et les nombreuses autres initiatives qu’il a sans ambages soutenues en amont et en aval, à l’exemple du festival Récréatrales. Que dire de plus sur ce citoyen du monde fier de son pays ? Rien de plus sinon ceci : que cet ultime voyage à Pemba lui soit léger ici et maintenant et à jamais !
Guy Alexandre Sounda in Cultures Sud

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