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Grandeur et décadence de Loudima, dans l’histoire pré et post-coloniale du Congo
Située au cœur de la vallée du Niari, Loudima est une localité qui, jadis, jouait un rôle des premiers plans dans l’histoire précoloniale du Congo. Sa région est perçue, par l’historiographie congolaise, comme le siège des princes kuni, lesquels étaient en relations politico-commerciales avec les princes vili, et comme un lieu de transite obligé dans le circuit d’échanges de toutes sortes, entre la côte et l’hinterland congolais, avant l’ère coloniale.
Loudima avait tenu cette gloire jusqu’au début de la colonisation française, à la fin des années 1800, avant de connaître la déchéance, qui dure jusqu’à nos jours, à partir de 1934.
Loudima au temps de sa gloire coloniale
Tout commence en 1883, avec l’Association internationale africaine (A.i.a) de Léopold II, roi des Belges. Dans le bulletin de la Société royale belge de géographie (1886), aux pages 101-114, Grant Elliot, compagnon d’exploration de Henry Morton Stanley et membre de l’A.i.a, expliquait l’itinéraire qui l’avait conduit au confluent du Niari et de la Loudima. Il partit d’Isanghila (BasCongo, RDC), le 23 janvier 1883 et atteignit la localité de Mboukou-Sala, le 30 janvier de la même année. De là, il s’engagea dans la vallée de la Loudima et déboucha au village Tandou, sur le Niari. A partir de ce village, Grant Elliot prit la direction de l’Ouest et parvint dans ce qu’il appela le royaume de Mouala-Mbongo, dans la vallée du Niari. L’Anglais Grant Elliot donna son nom à cette vallée dont il tomba amoureux, en la nommant Grant Elliot valley.
Par la suite, après négociations avec les princes autochtones, il fonda la station belge de Stéphanieville. Ce que Grant Elliot avait appelé royaume de Mouala-Mbongo correspondait, en gros, au pays kuni, le Diangala (régions de Loudima, Kibangou, Louvakou, Makabana, etc), avec, pour centre de gravité, Loudima. Mouala-Mbongo, c’est, en fait, Mouele-Mboungou, nom légèrement écorché par l’Anglais.
MoueIé -Mboungou était un prince kuni qui arborait encore, à cette date de 1883, la titulature Malouangou. La station belge de Stéphanieville (du nom de la reine de Belgique), créée par Grant Elliot, se situait entre le Niari et la périphérie de l’actuel village de Ngounga.
A son tour, Albert Dolisie, dans l’intention de ravir cette belle vallée aux Belges, arriva au pays de Mouelé-Mboungou, le 28 juin 1884. Il installa, pour le compte de la France, une station qu’il appela Niadi Loudima ou Loudima Niadi, ainsi que le révèle sa lettre du 30 juin, écrite à Stéphanieville: «Voici deux jours que je suis ici, dans une station de l’A.i.a, au bord du Niari... J’ai trouvé une vallée superbe que le capitaine Grant Elliot a baptisée Grant Elliot valley. La station que je laisse ici s’appellera Loudima Niadi ou Niadi Loudima».
Cette station française se situait aux environs de l’actuel village Passi-Pê. Le site est reconnaissable par le reste des tombes de certains de ses agents.
C’est en 1885 que la France réussit à reprendre le contrôle de la vallée du Niari à la Belgique. Ainsi que le témoigne la lettre du lieutenant Rouvier, du 3 novembre 1885, adressée au Ministère de la marine et des colonies (France): «La veille de notre départ pour l’intérieur... Le capitaine Grant Elliot recevait une dépêche de l’administration par intérim de l’Etat indépendant du Congo, l’avisant que le gouvernement français avait repris la province de Kouilou Niadi, pour la somme de 30.000 frs».
En cette année, le sergent Cholet fut nommé premier chef de poste français de Loudima.
Comment Loudima fut-elle perçue au plan économique et politico-administratif?
Les lettres et notes des colonisateurs nous l’apprennent.
1887: Charles De Chavannes écrivait: «Loudima, l’inspection du personnel et de la station m’a laissé une impression favorable, un ordre suffisant y règne, même dans les écritures comptables tenues par Seguin,... Les plantations qui entourent la station sont bien tenues».
1890 (1er janvier): Après une visite à Loudima, Musy concluait: «Loudima est certainement le plus beau poste de toute notre colonie».
Un mois plus tard, c’est J. Berton qui appréciait: «La station de Loudima est tenue par Renault, auxiliaire première classe, et Vadon, auxiliaire de deuxième classe en sous ordre. Poste vaste... bien entouré de belles plantations. Les bâtiments de la station sont nombreux, d’une construction très précaire mais économique, et appropriés au pays où les bois de charpente sont presque introuvables. Ils comprennent la maison du chef de zone (trois pièces) avec écurie et dépendances. Une maison pour les autres employés européens avec deux chambres à coucher, un bureau et deux magasins, cinq pièces, deux paillotes servant pour Européens, autres que le chef de zone. Cuisine, écuries, case du linguister, du lavader et des boys, caserne de miliciens, cases de caravanes, case des palabres, village de travailleurs Loango».
1892, Maistre rapportait: «Poste situé au confluent du Niari et de la Loudima, cette station a une importance considérable. Situé à mi-chemin entre Loango et Brazzaville, elle se compose de plusieurs constructions en bois et en bambous servant d’habitations, de magasins et dépendances; cases de Sénégalais et des travailleurs, sans compter les écuries et les étables, car Loudima possède un vrai troupeau de bêtes à cornes, d’ânes, moutons et chèvres, etc. Loudima est devenu une station modèle. Il serait à souhaiter que toutes celles du Congo fussent semblables».
Et Renault, chef de poste (1890-1896) de conclure: «A mon arrivée, le 1er juin 1890, les plantations comprenaient environ six hectares de maniocs et bananiers. Maintenant, tant en maniocs qu’en bananiers, arachides, patates, embravades et ignames, Loudima possède environ douze hectares cultivés. J’ai, de plus, créé un jardin potager à l’embouchure de la Loudima et, outre les légumes d’Europe, j’ai réussi des orangers, des mandariniers, des avocatiers, des goyaviers, des caféiers, des bambous de Chine, des sapotilliers, des cacaoyers, etc. Actuellement, à Loudima, il y a une jument née en 1889, à la station huit ânes et ânesses. De plus, l’administration a acheté un taureau et une vache qui sont arrivés au mois de septembre 1891... Il y a, là, le noyau d’un troupeau appelé à rendre d’appréciables services, tant au point de vue du portage qu’à celui du labourage. Un essai de ce genre a parfaitement réussi et j’ai pu, cette année, labourer quelques hectares de terrain. De plus, les vaches permettront, dans un avenir très éloigné, de fournir de la viande de boucherie, si utile sous ces climats».
De toutes ces appréciations hautement positives sur Loudima, nous retenons celle qui est la plus récurrente: la vocation agro-pastorale toute naturelle de Loudima. Selon ces observations, Loudima devrait jouir d’un bel avenir, en devenant le centre agro-pastoral de la colonie française du Moyen-Congo. Et dans le cours normal de l’histoire, la nourrice de la République du Congo. Mais hélas! Le présent de Loudima est très loin de refléter toute cette splendeur de son passé, quand bien même la nature s’y prête encore à merveille. Loudima est à l’image de sa station fruitière laquelle se présente aujourd’hui, que dans un triste et piteux état de délabrement.
Le passé glorieux de Loudima ne se limitait pas qu’à l’agropastoral. Loudima était aussi un centre important d’organisation politico-administrative au Congo méridional. En 1905, l’administration coloniale décida le transfert du site Niadi Loudima sur le site actuel de la sous-préfecture de Loudima (Loudima-Poste). Les premières constructions, qui datent de cette époque, sont les résidences actuelles du secrétaire général du district, du médecin-chef du centre médical, l’ancien bâtiment du district, l’ancienne maison d’arrêt.
En 1909, la circonscription des Bakuni est créée, avec, pour capitale, Loudima. La circonscription des Bakuni englobait les régions de Kimongo, de Boko-Songo, de Kibangou, de Loubomo, bref, la quasi-totalité de la vallée du Niari, à l’exception du pays Bembé. Les décisions politiques et administratives, pour la gestion de ce vaste espace géographique, avaient, pour centre, Loudima.
En 1913, Loudima est érigé en centre et bureau de vote de la première section électorale du Moyen-Congo, devant Mindouli, Brazzaville, Mossaka, Ouesso et Dongou. Votaient à Loudima, pour élire le délégué de l’A.e.f (Afrique équatoriale française) au conseil supérieur des colonies, les électeurs des circonscriptions de la Louessé, de Bouenza et bien entendu des Bakuni.
Au début des travaux pour la construction du chemin de fer Congo-Océan, en 1921, la circonscription des Bakuni est supprimée et remplacée par celle du chemin de fer, avec toujours pour capitale, Loudima. La circonscription du chemin de fer comprenait, en plus de l’ancien espace de la circonscription de Bakuni, les régions de Pointe-Noire et de Mindouli.
A cette époque, au plan carcéral, Loudima abritait, dans toute la vallée du Niari, la seule maison d’arrêt où les condamnés, venus de la circonscription du chemin de fer du Nord-Congo, de l’OubanguiChari (l’actuelle République Centrafricaine) , du Sud du Gabon, etc. purgeaient leurs peines. De cette maison d’arrêt, il ne reste, aujourd’hui, que ruine tristement recouverte de hautes herbes, à Loudima-Poste. Loudima va perdre cette prérogative politico-administrative, sans le concours d’un événement majeur. En effet, l’arrêté du 15 mai 1934 supprimait la circonscription du chemin de fer, pour la remplacer par celle de Loubomo où M. Blanchet avait déjà installé un centre de ravitaillement pour les chantiers de Koto-Moudji et du Mayombe. Centre qui deviendra l’actuelle ville de Dolisie.
Avec la suppression de la circonscription du chemin de fer, Loudima passa la main à Loubomo, en 1934. A partir de cette année, Loudima entra presque dans l’oubli jusqu’à nos jours.
Toutefois, la cause de cette déchéance est, semble-t-il, le Congolais d’aujourd’hui, lequel paraît mépriser les leçons du passé. Bien entendu, si Loudima ne peut plus jouer le rôle politico-administratif qui, jadis, fut le sien, on peut néanmoins lui faire jouer son rôle agropastoral, ainsi que l’avait expérimenté, vanté et espéré le colonisateur, entre 1884 et 1934. La nature s’y prêtait et s’y prête encore!
De même, au lieu de laisser disparaître l’ancienne maison d’arrêt évoquée plus haut, ne serait-il pas plus judicieux de la transformer en un lieu de souvenir? Un musée d’histoire et d’anthropologie par exemple, vu la place et le rôle qu’avait tenus Loudima dans l’histoire précoloniale et coloniale, au Congo méridional.

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