Connexion utilisateur
Evocation du parcours politique tumultueux d’un homme des sciences : Pascal Lissouba
Le Professeur Pascal Lissouba, premier président de la République du Congo élu démocratiquement au suffrage universel fut évincé du pouvoir le 5 juin 1997. Accusé de haute trahison en compagnie de certains de ses collaborateurs pour « bradage des ressources pétrolières du Congo dans l’affaire dite d’Oxxy », il fut condamné le 28 Décembre 2001 aux travaux forcés.
12 ans après son éviction du pouvoir, la chambre haute du parlement congolais, au cours de sa séance plénière du 11 Décembre 2009 vient d’adopter à l’unanimité une loi d’amnistie au profit de l’ex-président toujours en exil.
MEMORANDUM DU MINISTRE DE LA FONCTION PUBLIQUE A L’ASSEMBLEE NATIONALE SUR L’AFFAIRE LISSOUBA (1962)
I. Situation universitaire de Mr Pascal LISSOUBA
- Diplômé de l’Ecole Supérieur d’Agriculture de Tunis, classé dans le premier quart, c'est-à-dire, 1er sur 35 élèves avec une moyenne de 16,03/20.
- Botanique
- Géologie (mention A.B.)
- Génétique (mention A.B.)
- Certificat supérieur de Génétique approfondie (3e cycle), mention bien.
3. Stagiaire ORSTOM, spécialité phytogénétique et amélioration des plantes. [1]
4. Docteur ès Sciences, avec félicitations du jury, ce qui lui a valu l’inscription sur la liste restreinte d’aptitude aux fonctions de Maître de conférences. [2]
II. Situation administrative de Mr Pascal LISSOUBA.
III. Requête de l’intéressé
Intégré au grade d’Ingénieur élève à l’indice congolais 660, Mr LISSOUBA demandait la révision de sa situation : ayant déjà dépassé le cap « stagiaire » dans la Fonction Publique Française, il demandait l’accès au 1er échelon de la catégorie A (780).
Intervient sur ces entrefaites, sa promotion dans le cadre des professeurs de l’enseignement supérieur et au grade de Maître de Conférences de 3ème classe, indice net 550 métro.
IV. Réponse de la Fonction Publique Congolaise
Conformément à l’accord relatif à l’Enseignement Supérieur, signé le 15 Août 1960 entre la République Française et le Congo, il n’était que logique d’intégrer Mr Lissouba dans son cadre d’abord, avec son grade, et à l’indice correspondant.
Notons qu’il a été difficile de décider, Mr Lissouba a occuper les fonctions de Chef de Service de l’Agriculture, sa préférence allant vers la Recherche et l’Enseignement supérieur pour lesquels il a été formé.
L’absence d’un cadre pour professeur d’enseignement supérieur dans la Fonction Publique Congolaise, est la seule cause de son reclassement en Agriculture à l’indice Congolais correspondant (1570).
V. Conclusion
Mr Lissouba est essentiellement Agro-Biologiste, Spécialiste en Génétique et Professeur d’Enseignement Supérieur au grade de Maître de Conférences de 3ème classe. Sa situation doit être considérée sous cet angle.
Il faut l’admettre comme détaché de l’Enseignement Supérieur pour servir dans le cadre des Ingénieurs d’Agriculture.
Toute équivoque peut être levée en demandant à Mr Lissouba de réintégrer dans le cadre des Professeurs de l’Enseignement Supérieur, et par voie de conséquence d’être pris en charge par la FESAC (Fondation d’enseignement supérieur d’Afrique centrale), donc par la France.
Le moins que l’on puisse dire est que l’indice net 550 métro ou son correspondant Congolais 1570, sera maintenu avec, espérons le, l’avantage de ne plus susciter des requêtes inconsidérées et déplacées.
Réponse du Président MASSAMBA-DEBAT à la démission du Premier Ministre Pascal LISSOUBA (1966)
AMD/DC-28/4/66
REPUBLIQUE DU CONGO
Unité * Travail * Progrès
PRESIDENCE DE LA REPUBLIQUE
DIRECTION DE CABINET
Brazzaville, le 28 Avril 1966
Le Président de la République du Congo,
Chef de l’Etat
A
Monsieur Pascal LISSOUBA
Premier Ministre
BRAZZAVILLE
Monsieur le Premier Ministre,
J’ai l’honneur d’accuser réception de votre lettre par laquelle vous me demander de vous décharger de vos fonctions de Premier Ministre.
En raison de l’importance de l’acte que vous posez et des implications diverses qu’il peut entraîner, j’ai jugé opportun de porter cette démission à l’attention du Bureau Politique qui a décidé de donner droit à votre demande.
Sachant tout le zèle que vous avez déployé dans l’exécution de votre haute mission et les résultats fort encourageants dont vous avez fait bénéficier la Révolution, je ne puis m’incliner à cette décision du Parti sans vous dire combien votre collaboration m’a été précieuse et combien sera grand et ressenti le vide que votre départ va faire peser sur l’Exécutif.
Je note néanmoins avec bonheur la nouvelle voie que vous avez choisie pour servir votre Pays, celle de la formation des Cadres qui nous font tout défaut.
En vous souhaitant d’y enregistrer de nouveaux succès qui feront la fierté de notre Patrie et de la Révolution,
Veuillez agréer, Monsieur le Premier Ministre, l’assurance de ma haute et cordiale considération,./-
A. MASSAMBAT-DEBAT
Plaidoirie de Pascal LISSOUBA devant la Commission Centrale de Contrôle et de Vérification du Parti Congolais du Travail (1974)
Au
Camarade Président de la Commission
Centrale de Contrôle et de Vérification du PCT
BRAZZAVILLE
Camarades,
Nous avons été payés en retour de la cordialité dont était empreinte notre première entrevue, par un débat de procédure qui ne s’imposait nullement, si le contexte avait été celui que vous m’aviez tracé. J’ai cru comprendre le situer dans une quête de mes « impressions », mes « sentiments » vis-à-vis du Parti et de mes « conceptions » à son endroit (je souligne ici les mots que j’ai retenus de vous).
A mon sens, cela excluait l’allure policière, que le débat de procédure tendait à imprimer.
Ignorant dans ce cas, le fond du problème, permettez que je me situe dans les limites de votre propos liminaire.
Je choisis ainsi la procédure la plus conciliante, pour nous éviter discussions et pertes de temps inutiles. Nos responsabilités mutuelles et la conjoncture politico-économique du pays le commandent.
La Conférence Nationale et le Congrès du Parti ont à mon sens aplani les luttes entre « micro-ideologies ». Les retombées de la crise énergétique donnent une nouvelle dimension à l’action de la Révolution : « résoudre les problèmes des masses dans les délais historique les plus brefs ». L’heure est au savoir-faire et non à la phase ; je m’en voudrais alors, d’être complice, même involontaire, d’un divertissement !
Ainsi se justifie cette procédure. Elle s’impose elle même.
Mais, avant de répondre, le plus complètement que je puis, à votre interrogation, je tiens à remercier, tout de même, le Parti pour cette attention et surtout pour l’occasion qui m’est offerte de me situer, non par rapport au Parti, mais par rapport à sa pratique ; bien que cela ne s’imposait nullement.
Pour moi, Camarade Président, au-dessus du Parti, sont le Congo et la Révolution.
Notre Révolution n’a pas fait qu’abolir un régime, combattre un système (néo-colonial) et remplacer des hommes. Ce qui doit faire sa force, ce sont ses idéaux, de désaliénation de l’homme (congolais en particulier), de démocratie, de paix sociale, par la démobilisation soutenue de l’impérialisme et du tribalisme, pour libérer l’homme.
Pour cela, elle a besoin des cadres compétents, valables. Mais elle n’a pas à s’incliner devant des noms, si prestigieux qu’ils aient été, si célèbres soient-ils, si puissants qu’ils deviennent !
La Révolution les a enrôlés à son service ; au service de ces idéaux. Elle les « rejette dans le néant, si ils ne veulent pas apprendre d’elle ».
Ainsi elle a eu raison du subjectivisme triomphant de 1966 à 1968 et la dure intolérance qui l’affectait par le fait tribal…
Et qui en sera ainsi, toujours ainsi,
Né de ces fautes, le Parti a-t-il appris de cette première phase ? Objectivement il s’est présenté comme une nécessité et comme l’instrument historique que se sont donnés la Révolution et son prolétariat, pour redresser leur voie et résoudre leurs problèmes fondamentaux.
La force du PCT (être au pouvoir à sa naissance) devait en constituer sa plus grande faiblesse dans sa pratique. Né au pouvoir, d’une Révolution au pouvoir, le « recrutement » de ses membres ne devait que laisser porte ouverte aux arrivistes. Chaque Responsable en pointe, y entraînant sa « clientèle », devait ainsi constituer son clan. Le bon militant n’est plus forcément celui forgé par l’expérience de la lutte, capable et volontaire, mais sûrement le plus fidèle à telle ou telle idéologie ou clan. « L’attachement sentimental » plus immédiat, parceque dicté par la solidarité primitive a ainsi supplée à la conscience révolutionnaire ;
Cela, je l’ai toujours dénoncé ; le Parti doit certes être formé d’éléments conscients, animés du souci de défendre les intérêts du collectif des travailleurs, en accord avec les objectifs du programme, et sélectionnés pour leur capacité à agir dans les masses.
Il faut à la fois se baser pour ce recensement nécessaire sur les cadres et militants des organisations qui ont contribué, dès les premiers jours de la révolution, aux transformations qualitatives de notre société et qui ont fait leurs preuves, car déjà sélectionnés par la pratique de la révolution, et sur les cadres techniquement valables….
Si l’on respecte dans ces premières étapes ce considérant démocratique élémentaire, si l’on continue à tourner le dos à ces critères de valeur et d’expérience, les rivalités de personnes, les oppositions de clan, de tribus, prennent la première place, et le jeu des arrivistes, des tribalistes en est facilité d’autant : les militants seront appelés à choisir arbitrairement au cours d’élections préfabriquées ou de congrès téléguidés, et se retrouverons dans des camps opposés sans que les motifs de leurs divisions apparaissent clairement…(Conscience du développement et démocratie, 1969 ; p.4). Opposé à ces pratiques et n’ayant aucune clientèle, je n’y avais et ne pouvait y voir place. On ne profita pour dresser toute la base révolutionnaire et militante contre ma personne…la déchirure entre mes camarades et moi-même s’agrandissait…
A la faveur des douloureux évènements de Février 1972, inévitables de par ce qui précède, j’ai pensé que la Conférence Nationale avait réellement ébranlé ce carcan dans lequel s’était enfermé le Parti.
La base idéologique clarifiée, posée et acceptée de nous tous, je pensais néanmoins qu’il fallait laisser le temps améliorer la pratique du Parti, combler la « déchirure », ruiner la méfiance, voire la haine, que me voulait bon nombre de responsables tant déchus que rescapés. Il faut en effet reconnaître que ce qui les unissait, par delà leurs divergences sur l’essentiel, leur contradiction devenue vite antagoniste, était de « barrer la route à Lissouba » ou combattre, ce qui fut dés lors baptisé : « la tendance Lissouba »…
C’est sans détour, et par ces motifs, que je signifiais au Comité Central « restant » mon refus d’entrer au Parti, avant que ne soient estompées les survivances du subjectivisme, pour avoir le temps de mieux nous connaître et nous apprécier ; et surtout pour ne pas paraître, par une entrée brutale, substituer un « clan » à un autre.
Les circonstances m’ont fait violence, la pression de confiance de la majorité des congressistes ont fait le reste j’ai eu, sans enthousiasme, scrupule à décevoir. Une militante ne m’a-t-elle pas traité de « lâche » ?
Dés lors, le Parti devient mon Parti.
J’ai accompli dans l’anonymat les taches qui me furent assignées.
Survint l’événement ; le Procès.
Devant son propre Parti, rien n’est plus facile, que de commettre une faute…
Les Anglais disent « qu’il ait raison ou tort c’est mon pays » avec des justifications historiques plus grandes, nous pouvons dire « qu’il est tort ou raison sur telle ou telle question particulière distincte, c’est mon Parti ».
Je ne peux plus dire cela, car je ne le pense pas, je ne le pense plus.
Très tôt, dès le début des événements et des épreuves qui me furent imposées, le Parti m’a rejeté.
Que l’on me comprenne bien. J’ai eu des égards en raison de la couverture statutaire de membre du Comité Central, et non par la reconnaissance que nous étions désormais de la même famille idéologique.
Des rancoeurs et subjectivisme, la méfiance et la haine gratuite que l’on m’a toujours portées ont eu raison de l’unité idéologique.
Depuis lors, par sa pratique, vis-à-vis de moi, des miens (parents ou amis), le Parti fait étalage de subjectivisme, sous le couvert d’une rigueur qui s’inscrit dans la logique de l’attitude d’avant février 1972. La déchirure saigne encore…
A preuve Camarade Président, votre mission : elle est statutairement insoutenable ; politiquement dilatoire ; idéologiquement inconséquente. Jugez. Statutairement un membre du Comité Central ne peut être sanctionné que par le congrès, sauf cas d’urgence.
« L’urgence » et la « majorité des 2/3 » (pour ne pas dire l’unanimité !) me firent suspendre du Parti. A l’issue du procès, pour des raisons électorales, sans doute, la première assise du Comité Central n’a pas cru devoir infirmer, confirmer ou aggraver sa sanction.
Dès lors, il n’y avait plus urgence.
A mes yeux et dès cet instant, la suspension est, dans notre contexte, synonyme d’exclusion sans appel possible. Je m’explique plus loin.
L’exploitation brutale et ouverte de l’homme envers l’homme, la violence primitive, l’absence de toute dignité humaine, s’organisaient ouvertement à travers le fait colonial, couvrant un racisme déguisé et institutionnalisé. Tout cela, je l’ai connu, vécu, subi.
Cependant, il n’y a pas un lambeau de sentimentalisme dans mon choix socialiste : il est profond froid et sobre à la fois.
Mes opinions basées sur des sereines analyses, à la lumière d’une méthodologie scientifique, mes conceptions sur l’organisation de notre société, vous sont connues. Je les ai défendues, et dans une large mesure, elles ont été admises par le Parti pour la réalisation de son Programme ; je vous rappelle la redéfinition de l’étape ; je vous désigne en pâture les pouvoirs populaires, reflets de la régionalisation que j’ai préconisée il y a bientôt 7 ans, L’exploitation de cette dernière idée aurait sans aucun doute évité les tâtonnements que consacre, par exemple, l’instauration des commissariats politiques qui semblent se « superposer » aux structures en place, au lieu d’en étre intégrés et intégrants dès la base (Cf. Conscience du développement et démocratie : Annexe I, p. 4 et 5)…et j’en passe.
Par ailleurs, tout en admettant généreusement que la contradiction principale est celle qui oppose notre peuple à l’impérialisme, je soutiens toujours que le tribalisme est, et malheureusement demeure à l’intérieur un fléau, frein puissant à la prise de conscience nationale et au développement tout court.
Autant dire que nous avions forgé et obtenu une unité idéologique sure et certaine.
Grande a été ma surprise, à la lecture de certains discours prononcés lors de mon arrestation, de noter en substance, que l’unité s’était faite ou recherchée autour de « Noms mythiques ».
Ceci me révèle douloureusement, que ce qui était combattu, ce que l’on combat aujourd’hui n’était nullement mes idées, mais l’homme.
Je comprends alors pourquoi l’on a choisi de sacrifier l’unité idéologique, pour des considérations subjectives. Telle est l’inconséquence idéologique que je révèle.
Ai-je répondu à vos questions, à votre attente ? Je le souhaite de tout cœur.
Le pays connaît un calme exemplaire et vit dans d’heureuses perspectives. Je m’en voudrais de l’en distraire, car par-dessus tout, ce que je souhaite, c’est son développement et le bonheur de son peuple.
Permettez alors, Camarade que je me consacre à lui, à travers des activités scientifiques et pédagogiques, nationales et internationales. Il s’agit là d’une participation sérieuse, précieuse à la Révolution, à son rayonnement, à son développement fondamental.
J’y trouve une sereine satisfaction : j’en appelle ici au souvenir de votre brève visite dans mon laboratoire.
Je pense ainsi laisser au temps le sein d’accomplir son action corrosive sur les mentalités erronées, et à notre peuple et au Parti, une appréciation et un jugement plus objectifs.
Croyez, Camarade Président, à mes sentiments cordialement révolutionnaires.
Fait à Brazzaville, le 30 Avril 1974
Pascal Lissouba
Condamné à perpétuité avant d’être assigné à résidence dans la Sangha, suite au procès sur l’assassinat du Président Marien Ngouabi en 1977, Pascal Lissouba sera libéré à la faveur du mouvement du 5 février 1979 qui portera au Denis Sassou Nguesso au pouvoir, pour engager une carrière de fonctionnaire international à l’UNESCO. Il rebondira politiquement à la faveur du renouveau démocratique consécutif à la Conférence National Souveraine, ce qui lui permettra d’accéder à la magistrature suprême de 1992 à 1997, en remplacement de ce dernier.


Publier un nouveau commentaire